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CINQUIÈME CHAPITRE

L’action dans la conscience de Kṛṣṇa

Texte

arjuna uvāca
sannyāsaṁ karmaṇāṁ kṛṣṇa
punar yogaṁ ca śaṁsasi
yac chreya etayor ekaṁ
tan me brūhi su-niścitam

Synonyms

arjunaḥ uvāca: Arjuna dit; sannyāsam: le renoncement; karmaṇām: à toute action; kṛṣṇa: ô Kṛṣṇa; punaḥ: puis; yogam: le service de dévotion; ca: aussi; śaṁsasi: Tu loues; yat: lequel; śreyaḥ: est le plus bénéfique; etayoḥ: de ces deux; ekam: un; tat: que; me: à moi; brūhi: dis, s’il Te plaît; su-niścitam: de façon définitive.

Translation

Arjuna dit: Ô Kṛṣṇa, bien que Tu m’aies tout d’abord conseillé de renoncer aux actes, Tu m’as par la suite recommandé d’agir avec dévotion. Je T’en prie, indique-moi de façon définitive quelle est la meilleure voie.

Purport

Dans ce cinquième chapitre, le Seigneur explique que l’action dévotionnelle est préférable à l’aride spéculation mentale. Il est en effet beaucoup plus facile de pratiquer le service de dévotion car, de nature transcendantale, il nous affranchit des conséquences de nos actes. Le second chapitre nous introduisait à la connaissance de l’âme, en nous permettant de comprendre de quelle manière elle devient prisonnière du corps et comment on peut mettre un terme à son emprisonnement grâce au buddhi-yoga – le service de dévotion. Dans le troisième chapitre, il était démontré que celui qui est parvenu à la connaissance n’a plus aucun devoir à remplir. Dans le quatrième, Kṛṣṇa enseignait que tous les sacrifices doivent finalement nous conduire au savoir. Mais à la fin de ce même chapitre, Kṛṣṇa conseillait à Arjuna, qui disposait désormais d’une parfaite connaissance, de se ressaisir et de combattre.

Kṛṣṇa, en soulignant à la fois l’importance de l’action dans la dévotion et l’importance de l’inaction dans la connaissance, ébranle la détermination d’Arjuna et le plonge dans la confusion. Arjuna pense que le renoncement dans la connaissance implique la cessation de toute activité des sens. Mais comment peut-on, d’une part, cesser d’agir, et d’autre part, agir dans un esprit de dévotion ? En d’autres mots, il croit que le sannyāsa, le renoncement dans la connaissance, doit être exempt de toute action car, pour lui, l’action et la renonciation sont incompatibles. Il semble ne pas comprendre que l’action accomplie dans la connaissance absolue n’engendre aucune conséquence, et qu’ainsi, elle équivaut à l’inaction. C’est pourquoi il demande s’il est préférable de renoncer à agir ou d’agir en pleine connaissance.

Texte

śrī-bhagavān uvāca
sannyāsaḥ karma-yogaś ca
niḥśreyasa-karāv ubhau
tayos tu karma-sannyāsāt
karma-yogo viśiṣyate

Synonyms

śrī-bhagavān uvāca: Dieu, la Personne Suprême, dit; sannyāsaḥ: le renoncement à l’action; karma-yogaḥ: l’action dans la dévotion; ca: aussi; niḥśreyasa-karau: menant sur le sentier de la libération; ubhau: tous les deux; tayoḥ: des deux; tu: mais; karma-sannyāsāt: en comparaison avec le renoncement à l’action intéressée; karma-yogaḥ: l’action dans la dévotion; viśiṣyate: est mieux.

Translation

Dieu, la Personne Suprême, répond: Bien que le renoncement aux actes et l’acte dévotionnel conduisent l’un et l’autre à la libération, le service de dévotion prévaut.

Purport

L’action intéressée (accomplie afin de jouir des sens) enchaîne son auteur à la matière. Tant qu’on agira simplement pour améliorer ses conditions de vie matérielle, on devra transmigrer de corps en corps et demeurer indéfiniment en ce monde. Ce que confirme le Śrīmad-Bhāgavatam (5.5.4–6):

nūnaṁ pramattaḥ kurute vikarma
yad indriya-prītaya āpṛṇoti
na sādhu manye yata ātmano ’yam
asann api kleśa-da āsa dehaḥ
parābhavas tāvad abodha-jāto
yāvan na jijñāsata ātma-tattvam
yāvat kriyās tāvad idaṁ mano vai
karmātmakaṁ yena śarīra-bandhaḥ
evaṁ manaḥ karma-vaśaṁ prayuṅkte
avidyayātmany upadhīyamāne
prītir na yāvan mayi vāsudeve
na mucyate deha-yogena tāvat

« L’homme est avide de plaisirs matériels, ignorant que son corps, exposé à toutes sortes de souffrances est précisément le fruit d’actions intéressées passées. Bien qu’elle soit temporaire, cette enveloppe charnelle est toujours source d’affliction. Il n’est pas bon, dès lors, d’agir en vue du seul plaisir des sens. La vie de celui qui ne s’enquiert pas de sa véritable identité demeure vaine, car tant qu’il ne connaît pas son identité véritable, il ne peut qu’agir dans le but de jouir des sens. Et tant qu’il s’absorbe dans la seule quête du plaisir matériel, il se voit contraint de transmigrer d’un corps à l’autre. Quand bien même son mental serait influencé par l’ignorance et pénétré de désirs pour les fruits de l’acte, il doit développer de l’attachement pour le service dévotionnel du Seigneur, Vāsudeva (Kṛṣṇa). Alors seulement pourra-t-il trancher les liens de l’existence matérielle. »

Être un jñānī, savoir que l’on est une âme spirituelle distincte du corps, ne permet pas pour autant d’atteindre la libération. Il faut également agir en conséquence, car c’est le seul moyen de briser les chaînes qui nous retiennent prisonniers de la matière. L’action dans la conscience de Kṛṣṇa, toutefois, ne ressemble en rien à l’action axée sur l’intérêt personnel. Joindre l’action à la connaissance renforce notre progrès sur la voie du vrai savoir. Par contre, si l’âme conditionnée renonce aux actes matériels sans prendre part aux activités de la conscience de Kṛṣṇa, elle ne pourra purifier son cœur. Et tant qu’elle gardera quelque impureté, il lui sera impossible de ne pas s’adonner à l’action intéressée. Seule l’action accomplie dans la conscience de Kṛṣṇa libère automatiquement l’âme des chaînes du karma et l’empêche de redescendre à un niveau matériel. D’où la supériorité de l’action accomplie dans la conscience de Kṛṣṇa sur le simple renoncement qui comporte toujours un risque de chute et, par conséquent, demeure incomplet. Śrīla Rūpa Gosvāmī corrobore ce point dans son Bhakti-rasāmṛta-sindhu (1.2.258):

prāpañcikatayā buddhyā
hari-sambandhi-vastunaḥ
mumukṣubhiḥ parityāgo
vairāgyaṁ phalgu kathyate

« Le renoncement de l’homme vraiment désireux d’obtenir la libération ne sera jamais complet si, les considérant matérielles, il rejette les choses reliées à Dieu, la Personne Suprême ».

Le renoncement n’est parfait que si l’on a conscience que tout appartient à Dieu, que nul ne peut donc se dire propriétaire de quoi que ce soit. Au demeurant, quand on comprend que rien ne nous appartient, comment pourrait-il être question de renoncement ? Celui qui reconnaît Kṛṣṇa comme le possesseur suprême fait preuve du vrai renoncement. Et puisque tout appartient à Kṛṣṇa, tout doit être utilisé à Son service. Cette forme d’action accomplie dans la conscience de Kṛṣṇa est parfaite, et de loin supérieure au renoncement artificiel des sannyāsīs de l’école māyāvāda.

Texte

jñeyaḥ sa nitya-sannyāsī
yo na dveṣṭi na kāṅkṣati
nirdvandvo hi mahā-bāho
sukhaṁ bandhāt pramucyate

Synonyms

jñeyaḥ: doit être tenu pour; saḥ: il; nitya: toujours; sannyāsī: un renonçant; yaḥ: qui; na: jamais; dveṣṭi: n’abhorre; na: non plus; kāṅkṣati: ne désire; nirdvandvaḥ: affranchi des dualités; hi: certes; mahā-bāho: ô Arjuna aux bras puissants; sukham: joyeusement; bandhāt: de l’emprisonnement; pramucyate: est complètement libéré.

Translation

Ô Arjuna aux bras puissants, celui qui n’a pour les fruits de ses actes ni répulsion, ni convoitise est dit toujours renoncé. Comme il n’est plus sujet à la dualité, il se soustrait aisément à l’enchaînement matériel et atteint la libération totale.

Purport

Celui qui s’absorbe dans la conscience de Kṛṣṇa pratique à chaque instant le renoncement puisqu’il n’a ni répulsion ni convoitise pour les fruits de ses actes. Entièrement dédié au service d’amour transcendantal du Seigneur, il possède la connaissance parfaite, car il connaît sa position immanente en relation avec Kṛṣṇa. Il sait que Kṛṣṇa est le Tout dont il fait lui-même partie intégrante. Sa connaissance est parfaite car sa compréhension est correcte, tant du point de vue qualitatif que du point de vue quantitatif.

La théorie selon laquelle nous ne ferions qu’un avec Kṛṣṇa est inexacte, car la partie ne peut égaler le tout. L’être atteint la plénitude et s’affranchit de tout désir et de tout regret quand il a réalisé que son identité avec Dieu est qualitative et non quantitative. Il n’est plus sujet à la dualité, car il voue toutes ses actions à Kṛṣṇa. Il connaît la libération en ce monde même.

Texte

sāṅkhya-yogau pṛthag bālāḥ
pravadanti na paṇḍitāḥ
ekam apy āsthitaḥ samyag
ubhayor vindate phalam

Synonyms

sāṅkhya: l’étude analytique de l’univers matériel; yogau: l’action dans le service de dévotion; pṛthak: différentes; bālāḥ: les moins intelligents; pravadanti: disent; na: jamais; paṇḍitāḥ: les érudits; ekam: dans l’une; api: même si; āsthitaḥ: étant situé; samyak: complet; ubhayoḥ: des deux; vindate: jouit du; phalam: résultat.

Translation

Seul l’ignorant prétend que le service de dévotion [le karma-yoga] diffère de l’étude analytique du monde matériel [le sāṅkhya]. Les vrais érudits, eux, affirment que si l’on suit parfaitement l’une de ces voies, on obtient le résultat des deux.

Purport

L’étude analytique du monde matériel doit nous permettre de découvrir l’âme de toute chose. L’âme du monde matériel est Viṣṇu, l’Âme Suprême. Ainsi, qui sert le Seigneur sert du même coup l’Âme Suprême. Celui qui étudie en toute conscience la philosophie du sāṅkhya, découvre la vraie racine du monde, Viṣṇu, et fort de cette connaissance, l’arrose grâce à la pratique du service de dévotion. Dans leur essence il n’y a donc pas de différence entre le sāṅkhya et le service de dévotion puisque leur but est un: Viṣṇu. Ceux qui ignorent ce but ultime prétendent que les objectifs du sāṅkhya et du karma-yoga diffèrent, mais l’homme réfléchi sait quelle fin commune les unit.

Texte

yat sāṅkhyaiḥ prāpyate sthānaṁ
tad yogair api gamyate
ekaṁ sāṅkhyaṁ ca yogaṁ ca
yaḥ paśyati sa paśyati

Synonyms

yat: ce qui; sāṅkhyaiḥ: grâce à la philosophie du sāṅkhya; prāpyate: est atteint; sthānam: position; tat: cette; yogaiḥ: par le service de dévotion; api: aussi; gamyate: on peut atteindre; ekam: une; sāṅkhyam: l’étude analytique; ca: et; yogam: l’action accomplie avec dévotion; ca: et; yaḥ: celui qui; paśyati: voit; saḥ: il; paśyati: voit vraiment.

Translation

Celui qui sait que l’étude analytique et le service de dévotion permettent d’atteindre le même but et se situent, par conséquent, au même niveau, possède une juste compréhension des choses.

Purport

La recherche philosophique a pour objet réel la connaissance du but ultime de l’existence, la réalisation spirituelle. C’est pourquoi les deux voies indiquées dans ce verset ne diffèrent pas dans leurs conclusions. Lorsque la recherche philosophique du sāṅkhya est conduite à son terme, on réalise que l’être distinct n’appartient pas à l’univers matériel, mais au Tout spirituel suprême. L’âme spirituelle, qui n’a rien de commun avec le monde matériel, doit agir en relation avec l’Absolu. Or, agir dans la conscience de Kṛṣṇa, c’est recouvrer sa position intrinsèque.

La voie du sāṅkhya-yoga demande qu’on se détache de la matière, et celle du yoga de la dévotion, le bhakti-yoga, qu’on s’attache aux actes dédiés au plaisir de Kṛṣṇa. Mais bien que l’une semble impliquer l’attachement et l’autre le détachement, ces deux méthodes se rejoignent, car il n’existe pas de différence entre le détachement de la matière et l’attachement à Kṛṣṇa. Qui développe cette vision possède une juste compréhension des choses.

Texte

sannyāsas tu mahā-bāho
duḥkham āptum ayogataḥ
yoga-yukto munir brahma
na cireṇādhigacchati

Synonyms

sannyāsaḥ: l’ordre du renoncement; tu: mais; mahā-bāho: ô Arjuna aux bras puissants; duḥkham: le malheur; āptum: apporte à une personne; ayogataḥ: sans le service de dévotion; yoga-yuktaḥ: celui qui pratique le service de dévotion; muniḥ: le penseur; brahma: le Suprême; na cireṇa: sans délai; adhigacchati: atteint.

Translation

Qui renonce simplement à l’action mais ne sert pas le Seigneur avec amour et dévotion ne saurait trouver le bonheur, ô Arjuna. Au contraire, l’homme réfléchi qui pratique le service de dévotion atteint rapidement l’Absolu.

Purport

Il y a deux sortes de sannyāsīs, de renonçants: les māyāvādīs qui étudient la philosophie du sāṅkhya, et les vaiṣṇavas qui étudient la philosophie du Śrīmad-Bhāgavatam, l’authentique commentaire du Vedānta-sūtra. Les sannyāsīs māyāvādīs étudient aussi le Vedānta-sūtra, mais en se référant au commentaire de Śaṅkarācārya, le Śārīraka-bhāṣya. Les adeptes de l’école bhāgavata, à laquelle appartiennent les sannyāsīs vaiṣṇavas, pratiquent le service de dévotion en se conformant aux règles du Pāñcarātrikī. Ils se consacrent à de multiples occupations transcendantales au service du Seigneur. Toutefois, leurs diverses activités, accomplies par amour pour Kṛṣṇa, n’ont rien de matériel.

Les sannyāsīs māyāvādīs, au contraire, plongés dans leur étude philosophique du sāṅkhya et du vedānta et dans leurs spéculations intellectuelles, ne peuvent savourer le nectar du service de dévotion. Et comme leurs études finissent par devenir fastidieuses, ils se lassent de spéculer sur le Brahman et se tournent vers l’étude du Śrīmad-Bhāgavatam, sans toutefois en saisir le sens, si bien que cela aussi leur est très difficile. Les māyāvādīs ne retirent absolument rien de leurs arides spéculations ni de leurs interprétations impersonnalistes des Écritures, alors que les vaiṣṇavas, parce qu’ils s’absorbent dans le service dévotionnel, goûtent un véritable bonheur dans l’accomplissement de leurs devoirs spirituels. Ils sont en outre assurés d’atteindre le royaume de Dieu. Il arrive parfois que les sannyāsīs māyāvādīs échouent dans leur quête de la réalisation spirituelle et se lancent dans les activités à vocation altruiste ou humanitaire de ce monde, lesquelles sont toujours matérielles. Les vaiṣṇavas se trouvent donc dans une position plus sûre que celle des sannyāsīs qui s’évertuent à spéculer sur la nature du Brahman, même si, après de nombreuses renaissances, ils viennent eux aussi à adopter la conscience de Kṛṣṇa.

Texte

yoga-yukto viśuddhātmā
vijitātmā jitendriyaḥ
sarva-bhūtātma-bhūtātmā
kurvann api na lipyate

Synonyms

yoga-yuktaḥ: engagé dans le service de dévotion; viśuddha-ātmā: une âme purifiée; vijita-ātmā: maître de soi; jita-indriyaḥ: ayant vaincu les sens; sarva-bhūta: envers tous les êtres; ātma-bhūta-ātmā: compatissant; kurvan api: bien qu’il agisse; na: jamais; lipyate: n’est enchaîné.

Translation

Celui qui est une âme pure, qui œuvre avec dévotion et maîtrise ses sens et son mental, aime tout le monde et est aimé de tous. Bien que toujours actif, jamais ses actes ne le lient.

Purport

Celui qui suit le sentier de la libération par la voie de la conscience de Kṛṣṇa est aimé de tous les êtres et tous lui sont chers. Le dévot voit tous les êtres en relation avec Dieu à la manière de branches et de feuilles qui ne sauraient exister indépendamment d’un arbre. Il sait que si l’on arrose les racines d’un arbre, l’eau va nourrir toutes les branches et toutes les feuilles; que si on alimente l’estomac, l’énergie sera distribuée à toutes les parties du corps. De même, en agissant pour le plaisir de Kṛṣṇa, il sert tous les êtres et leur devient très cher. Sa conscience est pure parce qu’il comble tous les êtres et, de ce fait, il est parfaitement maître de son mental. Et parce qu’il est maître de son mental, il est maître de ses sens. Comme son mental s’absorbe constamment dans la pensée de Kṛṣṇa, il ne risque pas de s’éloigner de Lui, ni d’user de ses sens autrement que pour Le servir. Il n’aime entendre que ce qui se rapporte à Kṛṣṇa, ne veut manger que la nourriture offerte à Kṛṣṇa et ne désire aller nulle part où l’on ne puisse Le servir. Aussi peut-on dire qu’il maîtrise ses sens. Or, quiconque maîtrise ses sens ne cause jamais de tort à personne.

On pourrait alors se demander pourquoi Arjuna, qui est conscient de Kṛṣṇa, use de violence sur le champ de bataille. Mais comme l’a fort justement expliqué le deuxième chapitre, c’est en apparence seulement qu’Arjuna porte préjudice à autrui. Puisqu’on ne peut détruire l’âme spirituelle, tous les hommes qui s’apprêtent à combattre préserveront leur individualité après l’anéantissement de leur corps. Du strict point de vue spirituel, personne ne va mourir sur le champ de bataille de Kurukṣetra. Seul changera, selon le désir du Seigneur présent en personne, le « vêtement » des combattants, leur corps matériel. Arjuna ne va donc pas vraiment combattre. Il va simplement, en pleine conscience de Kṛṣṇa, suivre les instructions du Seigneur. Celui qui agit ainsi ne s’empêtre jamais dans les rets du karma.

Texte

naiva kiñcit karomīti
yukto manyeta tattva-vit
paśyañ śṛṇvan spṛśañ jighrann
aśnan gacchan svapañ śvasan
pralapan visṛjan gṛhṇann
unmiṣan nimiṣann api
indriyāṇīndriyārtheṣu
vartanta iti dhārayan

Synonyms

na: jamais; eva: certes; kiñcit: quoi; karomi: que je fasse; iti: ainsi; yuktaḥ: absorbé dans la conscience divine; manyeta: pense; tattva-vit: celui qui connaît la vérité; paśyan: voyant; śṛṇvan: entendant; spṛśan: touchant; jighran: sentant; aśnan: mangeant; gacchan: se déplaçant; svapan: rêvant; śvasan: respirant; pralapan: parlant; visṛjan: rejetant; gṛhṇan: acceptant; unmiṣan: ouvrant; nimiṣan: fermant; api: bien que; indriyāṇi: les sens; indriya-artheṣu: dans le plaisir des sens; vartante: laissons-les ainsi occupés; iti: ainsi; dhārayan: considérant.

Translation

Bien qu’il voie, entende, touche et sente, qu’il mange, bouge, dorme et respire, l’homme dont la conscience est divine sait qu’en réalité il n’est pas l’auteur de ses actes. Il sait que lorsqu’il parle, évacue, prend, ouvre ou ferme les yeux, seuls les sens matériels et leurs objets sont impliqués, et que lui-même les transcende.

Purport

Celui qui sert Kṛṣṇa avec amour et dévotion mène une existence pure. Ses actes ne dépendent donc nullement des cinq facteurs de l’action, à savoir l’auteur, l’acte lui-même, les circonstances, l’effort accompli et la Providence. Bien qu’il semble agir avec son corps et ses sens, il demeure toujours conscient de sa position réelle, laquelle consiste à s’engager dans des activités purement spirituelles.

Le matérialiste use de ses sens pour son propre plaisir, quand le dévot utilise les siens pour satisfaire ceux de Kṛṣṇa. Ainsi, bien qu’il semble agir au niveau des sens, le dévot de Kṛṣṇa demeure toujours libre. Voir, écouter, etc. (au moyen des sens destinés à la connaissance), parler, bouger, évacuer, etc. (au moyen des sens destinés à l’action), rien de cela n’affecte jamais l’être conscient de Kṛṣṇa, car, se sachant l’éternel serviteur du Seigneur, il n’accomplit ces actes que pour Lui.

Texte

brahmaṇy ādhāya karmāṇi
saṅgaṁ tyaktvā karoti yaḥ
lipyate na sa pāpena
padma-patram ivāmbhasā

Synonyms

brahmaṇi: à Dieu, la Personne Suprême; ādhāya: remettant; karmāṇi: tous les actes; saṅgam: l’attachement; tyaktvā: abandonnant; karoti: accomplit; yaḥ: qui; lipyate: n’est affecté; na: jamais; saḥ: il; pāpena: par le péché; padma-patram: la feuille de lotus; iva: comme; ambhasā: par l’eau.

Translation

Tout comme l’eau n’effleure pas la feuille du lotus, le péché n’affecte pas celui qui s’acquitte de son devoir sans attachement et en remet les fruits au Seigneur Suprême.

Purport

Le mot brahmaṇi signifie en toute conscience de Kṛṣṇa. L’univers matériel est l’entière manifestation des trois guṇas, qu’on désigne techniquement sous le nom de pradhāna. Les hymnes védiques – sarvaṁ hy etad brahma (Māṇḍūkya Upaniṣad 2), tasmād etad brahma nāma-rūpam annaṁ ca jāyate (Muṇḍaka Upaniṣad 1.1.9) et mama yonir mahad brahma (Bhagavad-gītā 14.3) – indiquent que tout en ce monde est la manifestation du Brahman. Bien que les effets soient manifestés de diverses manières, ils ne diffèrent pas de la cause. Tout est relié au Brahman Suprême, Kṛṣṇa, nous dit la Śrī Īśopaniṣad, et tout Lui appartient.

Celui qui reconnaît Kṛṣṇa comme le possesseur suprême au service Duquel tout doit être utilisé, n’a pas à souffrir ou jouir des conséquences de ses actes coupables ou vertueux. Il est semblable à la feuille de lotus qui, bien qu’elle repose sur l’eau, n’est jamais mouillée. Même le corps, accordé par le Seigneur en vue d’une activité particulière, peut être utilisé dans le cadre de la conscience de Kṛṣṇa – engagement désigné dans ce verset par le terme brahmaṇi. Dieu en personne dit dans la Bhagavad-gītā (3.30): mayi sarvāṇi karmāṇi sannyasya – « Consacre-Moi tous tes actes ».

Nous dirons pour conclure que celui qui n’est pas conscient de Kṛṣṇa n’agit qu’en fonction du corps et des sens matériels, alors que le dévot agit en sachant que le corps est la propriété de Kṛṣṇa et qu’il doit être consacré à Son service.

Texte

kāyena manasā buddhyā
kevalair indriyair api
yoginaḥ karma kurvanti
saṅgaṁ tyaktvātma-śuddhaye

Synonyms

kāyena: avec le corps; manasā: avec le mental; buddhyā: avec l’intelligence; kevalaiḥ: purifiés; indriyaiḥ: avec les sens; api: même; yoginaḥ: ceux qui sont conscients de Kṛṣṇa; karma: les actions; kurvanti: ils accomplissent; saṅgam: l’attachement; tyaktvā: abandonnant; ātma: le soi; śuddhaye: pour purifier.

Translation

Brisant ses attachements, le yogī n’agit avec son corps, son mental, son intelligence, ses sens même, que pour se purifier.

Purport

Qu’il relève du corps, du mental, de l’intelligence ou même des sens, tout acte accompli en vue de satisfaire les sens de Kṛṣṇa est purifié de toute contamination de la matière. Il n’entraîne ainsi aucune conséquence matérielle. On peut aisément accomplir des actes purs (sad-ācāra) en agissant dans le cadre de la conscience de Kṛṣṇa. Śrīla Rūpa Gosvāmī écrit à ce propos dans son Bhakti-rasāmṛta-sindhu (1.2.187):

īhā yasya harer dāsye
karmaṇā manasā girā
nikhilāsv apy avasthāsu
jīvan-muktaḥ sa ucyate

« Bien que ses actes puissent sembler matériels, celui qui met ses paroles, son corps, son mental et son intelligence au service du Seigneur (dans la conscience de Kṛṣṇa) est libéré même en ce monde. »

Il est affranchi du faux ego car il ne s’identifie pas plus à son corps qu’il ne s’en croit le possesseur. Il sait que lui et son corps appartiennent à Kṛṣṇa. Utilisant tout ce qu’il possède (paroles, corps, mental, intelligence, vie, biens, etc.) au service de Kṛṣṇa, il est alors uni à Lui. Il ne fait plus qu’un avec Kṛṣṇa, et il est libéré du faux ego qui conduit l’homme à s’identifier à son corps. Telle est la perfection de la conscience de Kṛṣṇa.

Texte

yuktaḥ karma-phalaṁ tyaktvā
śāntim āpnoti naiṣṭhikīm
ayuktaḥ kāma-kāreṇa
phale sakto nibadhyate

Synonyms

yuktaḥ: celui qui est engagé dans le service de dévotion; karma-phalam: le résultat de toutes les activités; tyaktvā: abandonnant; śāntim: la paix parfaite; āpnoti: obtient; naiṣṭhikīm: sans défaillance; ayuktaḥ: celui qui n’est pas conscient de Kṛṣṇa; kāma-kāreṇa: pour jouir des fruits de son labeur; phale: dans le résultat; saktaḥ: attaché; nibadhyate: s’enferre.

Translation

Contrairement à l’être qui n’est pas uni au Divin, qui convoite les fruits de son labeur et s’enchaîne, l’âme résolument dévouée goûte une paix sans mélange car elle M’offre les résultats de tous ses actes.

Purport

Parce qu’ils n’ont pas le même objet d’attachement, on distingue le dévot du matérialiste; le premier s’attache à Kṛṣṇa alors que le second s’attache au fruit de l’acte. Celui qui s’attache à Kṛṣṇa et agit seulement pour Lui plaire est certes libéré et n’éprouve aucune anxiété quant aux résultats de ses actes. Au demeurant, le Śrīmad-Bhāgavatam explique que l’anxiété est due aux actions accomplies sous l’emprise de la dualité, dans la complète ignorance de la Vérité Absolue, Kṛṣṇa, Dieu, la Personne Suprême.

La dualité n’a pas sa place dans la conscience de Kṛṣṇa, car tout ce qui existe est un produit de l’énergie de Kṛṣṇa, l’Infiniment bon. Tout acte lié à Kṛṣṇa est absolu. Purement spirituel, il n’entraîne aucune conséquence matérielle. Le dévot de Kṛṣṇa connaît donc une sérénité parfaite, contrairement à l’homme qui recherche par tous les moyens le plaisir des sens. Réaliser que rien n’existe en dehors de Kṛṣṇa libère l’homme de toute crainte et lui apporte la paix. Tel est le secret de la conscience de Kṛṣṇa.

Texte

sarva-karmāṇi manasā
sannyasyāste sukhaṁ vaśī
nava-dvāre pure dehī
naiva kurvan na kārayan

Synonyms

sarva: toutes; karmāṇi: les activités; manasā: par le mental; sannyasya: renonçant à; āste: demeure; sukham: dans le bonheur; vaśī: celui qui est maître de soi; nava-dvāre: dans le lieu où il y a neuf portes; pure: dans la cité; dehī: l’âme incarnée; na: jamais; eva: certes; kurvan: faisant quoi que ce soit; na: ne pas; kārayan: faisant se produire.

Translation

Quand l’âme incarnée domine sa nature et, par la pensée, renonce à toute action, elle vit en paix dans la cité aux neuf portes [le corps]. Elle n’agit pas ni n’est cause d’aucun acte.

Purport

L’âme incarnée vit dans une cité à neuf portes, le corps, dont les actions sont réglées de façon automatique par les trois modes d’influence de la nature. Bien que l’âme incarnée soit contrainte, par ses propres désirs, de subir le conditionnement d’un corps, elle peut, si elle le souhaite, s’en libérer. Ce n’est, en effet, que parce qu’elle a oublié sa nature supérieure qu’elle s’identifie au corps de matière et s’expose à la souffrance. La conscience de Kṛṣṇa lui permet de recouvrer sa position originelle et de sortir de sa prison de chair. Dès qu’on l’adopte, on transcende toute activité corporelle. Celui qui règle ainsi son existence, modifiant l’objet de ses préoccupations, vit heureux dans la cité aux neuf portes. Cette cité, la Śvetāśvatara Upaniṣad (3.18) la décrit ainsi:

nava-dvāre pure dehī
haṁso lelāyate bahiḥ
vaśī sarvasya lokasya
sthāvarasya carasya ca

« Le souverain de tous les êtres dans l’univers, Dieu, la Personne Suprême, réside dans le corps de chacun. Le corps comprend neuf portes [les deux yeux, les deux narines, les deux oreilles, la bouche, l’anus et les organes génitaux]. Tant qu’il demeure conditionné, l’être s’identifie à ce corps, mais dès qu’il retrouve son unité avec le Seigneur présent en son cœur, il devient, même en ce corps, tout aussi libre que Lui. »

Le dévot n’est donc jamais affecté par les actes internes et externes du corps.

Texte

na kartṛtvaṁ na karmāṇi
lokasya sṛjati prabhuḥ
na karma-phala-saṁyogaṁ
svabhāvas tu pravartate

Synonyms

na: jamais; kartṛtvam: de droit de propriété; na: non plus; karmāṇi: les activités; lokasya: des gens; sṛjati: ne crée; prabhuḥ: le maître de la cité du corps; na: non plus; karma-phala: avec les résultats des activités; saṁyogam: de lien; svabhāvaḥ: les influences matérielles; tu: mais; pravartate: agissent.

Translation

L’être incarné, maître de la cité du corps, ne génère ni l’acte, ni les résultats de l’acte, et ne provoque aucune action chez autrui. Tout est l’œuvre des trois modes d’influence de la nature matérielle.

Purport

Comme on le verra dans le septième chapitre, l’être vivant est l’une des énergies du Seigneur Suprême, distincte de la matière, cette autre énergie dite inférieure. D’une façon ou d’une autre, l’être, de nature supérieure, est entré en contact avec la matière depuis des temps immémoriaux. Il revêt un corps temporaire, sa résidence matérielle, auquel il s’identifie, et qui est à l’origine de toutes sortes d’actions et de réactions qu’il doit supporter à cause de son ignorance. C’est en effet l’ignorance dans laquelle il est plongé depuis si longtemps qui force l’être incarné à souffrir physiquement et mentalement. Mais dès qu’il se détache des actions du corps, il s’affranchit également de leurs répercussions.

Durant son séjour dans la cité du corps, l’être semble régner en maître, mais en vérité, il n’en est pas le maître, pas plus qu’il ne l’est de ses actes et de leurs suites. Perdu au milieu de l’océan de l’existence matérielle, il lutte pour sa survie. À moins qu’il n’adopte la conscience de Kṛṣṇa, les vagues le ballotteront toujours sans qu’il puisse rien faire pour sortir de cette mer houleuse.

Texte

nādatte kasyacit pāpaṁ
na caiva sukṛtaṁ vibhuḥ
ajñānenāvṛtaṁ jñānaṁ
tena muhyanti jantavaḥ

Synonyms

na: jamais; ādatte: accepte; kasyacit: de quiconque; pāpam: le péché; na: non plus; ca: aussi; eva: certes; su-kṛtam: les actes vertueux; vibhuḥ: le Seigneur Suprême; ajñānena: par ignorance; āvṛtam: couverte; jñānam: la connaissance; tena: par cela; muhyanti: sont confondus; jantavaḥ: les êtres.

Translation

De même, le Seigneur Suprême n’est jamais responsable des actes vertueux ou coupables de l’être incarné. Si ce dernier s’égare, c’est parce que l’ignorance voile sa véritable connaissance.

Purport

Le mot vibhuḥ est employé dans ce verset pour indiquer que le Seigneur Suprême possède à l’infini la beauté, la richesse, la renommée, la puissance, le savoir et le renoncement. Toujours satisfait en Lui-même, Il n’est jamais affecté par les actes coupables ou vertueux des âmes distinctes. Il ne crée de condition particulière pour personne. Ce sont les êtres eux-mêmes qui, égarés par l’ignorance, veulent jouir de certaines conditions de vie et se rivent aux chaînes du karma, car l’âme, de par sa nature supérieure, possède la connaissance. Mais à cause de son pouvoir limité, elle subit l’ascendant de l’ignorance. Du reste, contrairement au Seigneur Suprême omnipotent et omniscient (vibhu), elle est infinitésimale (aṇu).

Bien qu’en tant qu’âme spirituelle, l’être détienne le libre arbitre de ses désirs, seul le Seigneur tout-puissant est en mesure de les satisfaire. Même lorsqu’il s’égare dans ses désirs, le Seigneur lui permet de les assouvir, sans qu’on puisse pour autant Lui imputer la responsabilité du karma – les actes et leurs conséquences – qu’engendrent les situations auxquelles il aspire. L’être illusionné s’identifie aux divers corps qu’il revêt et devient dès lors la proie des souffrances et des joies éphémères de l’existence.

Le Seigneur, dans Sa forme de Paramātmā, d’Âme Suprême, accompagne toujours l’être dans le corps. Il connaît donc tous ses désirs, à la manière de celui qui respire le parfum d’une fleur parce qu’il s’en tient à proximité. Le désir est pour l’âme incarnée une forme de conditionnement subtil. C’est en fonction de ses mérites que le Seigneur comble les souhaits de chacun. « L’homme propose, Dieu dispose », dit le proverbe.

L’être distinct n’a donc pas le pouvoir de satisfaire lui-même ses désirs. Le Seigneur est le seul qui puisse combler tous les vœux. Impartial envers tous, Kṛṣṇa n’interfère pas avec les désirs des âmes infinitésimales qui restent indépendantes. Toutefois, Il met un soin particulier à guider celui qui veut revenir à Lui. Il l’encourage à tourner de plus en plus vers Lui ses aspirations, afin qu’il puisse L’atteindre et goûter ainsi un bonheur sans fin.

Les hymnes védiques confirment ce point: eṣa u hy eva sādhu karma kārayati taṁ yam ebhyo lokebhya unninīṣate, eṣa u evāsādhu karma kārayati yam adho ninīṣate – « Le Seigneur permet aux êtres d’accomplir des actes pieux qui servent leur élévation. Il leur permet également de commettre des actes impies qui les mènent en enfer. » (Kauṣītakī Upaniṣad 3.8)

ajño jantur anīśo ’yam
ātmanaḥ sukha-duḥkhayoḥ
īśvara-prerito gacchet
svargaṁ vāśv abhram eva ca

« Dans le bonheur comme dans le malheur, l’être vivant est totalement dépendant du Seigneur. Par Sa volonté, il va au paradis ou en enfer, comme un nuage emporté par le vent. »

L’âme incarnée, parce qu’elle souhaite depuis la nuit des temps demeurer à l’écart de la conscience de Kṛṣṇa, est elle-même la cause de son égarement. Bien qu’elle soit par nature éternelle, bienheureuse et omnisciente, elle oublie du fait de sa finitude sa condition inhérente de servante de Dieu et tombe captive de l’ignorance. Sous son emprise, elle tient le Seigneur pour responsable de son conditionnement. Mais le Vedānta-sūtra (2.1.34) affirme: vaiṣamya-nairghṛṇye na sāpekṣatvāt tathā hi darśayati – « Le Seigneur, malgré les apparences, ne favorise ni ne défavorise personne. »

Texte

jñānena tu tad ajñānaṁ
yeṣāṁ nāśitam ātmanaḥ
teṣām āditya-vaj jñānaṁ
prakāśayati tat param

Synonyms

jñānena: par la connaissance; tu: mais; tat: cette; ajñānam: ignorance; yeṣām: dont; nāśitam: est détruite; ātmanaḥ: de l’être; teṣām: leur; āditya-vat: comme le soleil levant; jñānam: la connaissance; prakāśayati: révèle; tat param: la conscience de Kṛṣṇa.

Translation

Toutefois, quand ce savoir qui dissipe les ténèbres de l’ignorance illumine l’être, tout lui est révélé, à la manière du soleil qui illumine toute chose lorsque vient le jour.

Purport

Contrairement aux dévots, les êtres qui oublient Kṛṣṇa s’égarent. Le savoir est toujours tenu en haute estime, dit en maints endroits la Bhagavad-gītā: sarvaṁ jñāna-plavena, jñānāgniḥ sarva-karmāṇi et na hi jñānena sadṛśam. Comme l’explique le dix-neuvième verset du chapitre sept, c’est par l’abandon à Kṛṣṇa que s’acquiert le savoir parfait: bahūnāṁ janmanām ante jñānavān māṁ prapadyate. L’homme au savoir parfait qui, après de très nombreuses renaissances, s’abandonne à Kṛṣṇa, voit les choses se révéler à lui, comme au lever du soleil la lumière révèle tous les objets.

Il y a de multiples façons de se fourvoyer. Se croire impudemment Dieu, par exemple, c’est tomber dans le piège de la plus grossière illusion. Comment, en effet, si nous étions Dieu, pourrions-nous tomber sous l’emprise de l’ignorance ? Si Dieu pouvait y être assujetti, alors Satan, qui est la personnification de l’ignorance, serait plus fort que Dieu.

La véritable connaissance peut être obtenue auprès d’un être parfaitement conscient de Kṛṣṇa. Il faut donc rechercher un tel maître pour apprendre sous sa direction ce qu’est la conscience de Kṛṣṇa, car, semblable au soleil qui dissipe les ténèbres, elle est la seule qui puisse ôter le voile de l’ignorance.

Même en sachant que l’âme est distincte du corps, qu’elle transcende la matière, on peut ignorer ce qui la distingue de l’Âme Suprême. Or, on n’aura de réponses à ces questions que si l’on prend refuge auprès d’un représentant de Kṛṣṇa, d’un maître spirituel parfait et authentique. Ainsi connaîtra-t-on Dieu et la relation qui nous unit à Lui. Notons ici qu’un authentique représentant de Dieu ne prétend jamais être Dieu, même si, en raison de sa connaissance de Dieu, on lui offre tous les respects généralement offerts au Seigneur Lui-même. Il faut apprendre à distinguer Dieu des âmes infinitésimales. Kṛṣṇa enseigne d’ailleurs dans le second chapitre (2.12) que tous les êtres, comme le Seigneur, ont leur individualité propre. Les âmes ont toujours été distinctes de Lui, le sont encore et le resteront, même après la libération. Si dans les ténèbres de la nuit, tout semble indifférencié, quand se lève le soleil, l’identité de chaque chose apparaît. La vraie connaissance consiste donc à percevoir dans l’existence spirituelle l’identité individuelle de chacun.

Texte

tad-buddhayas tad-ātmānas
tan-niṣṭhās tat-parāyaṇāḥ
gacchanty apunar-āvṛttiṁ
jñāna-nirdhūta-kalmaṣāḥ

Synonyms

tat-buddhayaḥ: ceux dont l’intelligence est toujours fixée sur l’Absolu; tat-ātmānaḥ: ceux dont le mental est toujours fixé sur l’Absolu; tat-niṣṭhāḥ: ceux dont la foi n’est vouée qu’au Suprême; tat-parāyaṇāḥ: qui se réfugient complètement en Lui; gacchanti: vont; apunaḥ-āvṛttim: à la libération; jñāna: par la connaissance; nirdhūta: purifiés; kalmaṣāḥ: les concepts erronés.

Translation

Celui dont l’intelligence, le mental et la foi reposent en l’Absolu, son seul refuge, se libère, par la connaissance, de tout concept erroné. Il se dirige tout droit vers la libération.

Purport

La Bhagavad-gītā tout entière comme, du reste, l’ensemble de la littérature védique, contribue à établir l’identité transcendantale de la Vérité Absolue, Dieu, Kṛṣṇa. Le mot para-tattva désigne la Réalité Suprême, que ceux qui connaissent l’Absolu perçoivent sous la forme du Brahman, du Paramātmā ou de Bhagavān (la Personne Suprême). L’aspect Bhagavān est l’ultime manifestation de l’Absolu. Il n’est rien au-delà, dit le Seigneur: mattaḥ parataraṁ nānyat kiñcid asti dhanañ-jaya. Même le Brahman impersonnel repose en Lui: brahmaṇo hi pratiṣṭhāham. Quel que soit l’angle sous lequel on se place, Kṛṣṇa demeure la Réalité Suprême.

L’être pleinement conscient de Kṛṣṇa, ou en d’autres mots, celui dont les pensées, l’intelligence et la foi demeurent fixées sur Sa Personne, prenant ainsi totalement refuge en Lui, est délivré de tout concept erroné et possède une connaissance parfaite de la transcendance. Il comprend la dualité divine (unicité et individualité simultanées). Fort de cette connaissance transcendantale, il progresse de façon certaine sur le sentier de la libération.

Texte

vidyā-vinaya-sampanne
brāhmaṇe gavi hastini
śuni caiva śva-pāke ca
paṇḍitāḥ sama-darśinaḥ

Synonyms

vidyā: d’instruction; vinaya: et de bienveillance; sampanne: parfaitement pourvu; brāhmaṇe: dans le brāhmaṇa; gavi: dans la vache; hastini: dans l’éléphant; śuni: dans le chien; ca: et; eva: certes; śva-pāke: dans le mangeur de chien (le paria); ca: respectivement; paṇḍitāḥ: ceux qui sont sages; sama-darśinaḥ: qui voient d’un œil égal.

Translation

L’humble sage qu’éclaire le vrai savoir voit d’un œil égal le brāhmaṇa érudit et bienveillant, la vache, l’éléphant, le chien et le mangeur de chien.

Purport

Le dévot ne fait aucune distinction de caste ou d’espèce. Dans une perspective sociale, le brāhmaṇa diffère de l’intouchable, de même que du point de vue des espèces, le chien, la vache et l’éléphant diffèrent, mais pour le spiritualiste doté de la connaissance, ces distinctions corporelles n’ont aucune importance. Il sait que le Seigneur Suprême est présent dans le cœur de tous les êtres dans Sa forme de Paramātmā, Son émanation plénière, et voit donc chacun en relation avec Lui. Telle est la vision de celui qui détient le véritable savoir.

Le Seigneur traite de manière égale tous les êtres, car Il Se comporte avec eux en ami et demeure toujours auprès d’eux sous la forme du Paramātmā, indépendamment de leur condition physique ou sociale. Bien que les enveloppes charnelles du brāhmaṇa et de l’intouchable diffèrent, le Seigneur vit en chacun d’eux en tant que l’Âme Suprême. Ces enveloppes matérielles, produites par l’interaction des trois guṇas, prennent diverses formes. Mais l’âme et l’Âme Suprême, présentes toutes deux en chaque corps, participent de la même nature spirituelle. Leur identité qualitative ne vaut cependant pas sur le plan quantitatif: l’âme distincte n’est présente que dans un corps particulier, alors que l’Âme Suprême est présente dans tous les corps. Elles se ressemblent dans la mesure où elles sont toutes deux conscientes, éternelles et pleines de félicité, et diffèrent dans le sens où l’une n’est consciente que d’un seul corps quand l’autre est consciente de tous les corps. L’être conscient de Kṛṣṇa connaît ces vérités. C’est pourquoi, en véritable érudit, il voit tous les êtres d’un œil égal.

Texte

ihaiva tair jitaḥ sargo
yeṣāṁ sāmye sthitaṁ manaḥ
nirdoṣaṁ hi samaṁ brahma
tasmād brahmaṇi te sthitāḥ

Synonyms

iha: dans cette vie; eva: certes; taiḥ: par eux; jitaḥ: conquises; sargaḥ: la naissance et la mort; yeṣām: de ceux-là; sāmye: dans l’équanimité; sthitam: situé; manaḥ: le mental; nirdoṣam: sans défaut; hi: certes; samam: dans l’équanimité; brahma: comme l’Absolu; tasmāt: donc; brahmaṇi: dans l’Absolu; te: ils; sthitāḥ: sont situés.

Translation

L’être dont le mental demeure constant a d’ores et déjà vaincu la naissance et la mort. Il s’est fixé dans le Brahman et, comme Lui, est dénué d’imperfection.

Purport

L’équanimité dont on parle ici, signe de réalisation spirituelle, permet de triompher des conditions que nous impose la matière – plus particulièrement celles de la naissance et de la mort. Tant que l’homme s’identifie à son corps, il en subit le conditionnement. Mais dès qu’il développe l’équanimité à travers la réalisation de son identité spirituelle, il se libère de cet asservissement, et peut donc, au moment de la mort, entrer dans le monde spirituel, sans jamais plus avoir à renaître dans l’univers matériel.

Le Seigneur est dénué d’imperfection. Il n’est sujet ni à l’attraction ni à la répulsion. Par conséquent, s’il s’affranchit lui aussi de la dualité attraction-répulsion, l’être distinct devient également sans défaut et se qualifie pour entrer dans le monde spirituel. On doit tenir une telle personne pour libérée. Les versets suivants en décrivent en détail les caractéristiques.

Texte

na prahṛṣyet priyaṁ prāpya
nodvijet prāpya cāpriyam
sthira-buddhir asammūḍho
brahma-vid brahmaṇi sthitaḥ

Synonyms

na: jamais; prahṛṣyet: ne se réjouit; priyam: ce qui est agréable; prāpya: en obtenant; na: ne pas; udvijet: devient perturbé; prāpya: en obtenant; ca: aussi; apriyam: ce qui est désagréable; sthira-buddhiḥ: dont l’intelligence est fixée sur le soi; asammūḍhaḥ: sans égarement; brahma-vit: celui qui connaît parfaitement l’Absolu; brahmaṇi: dans la transcendance; sthitaḥ: situé.

Translation

L’homme dont l’intelligence est fixée sur le soi, qui ne connaît pas l’égarement, qui n’exulte pas dans le bonheur et ne se lamente pas dans le malheur, qui possède la science de Dieu, a déjà atteint la transcendance.

Purport

Ce verset décrit les traits caractéristiques de l’être qui a réalisé son identité spirituelle. En premier lieu, il s’est débarrassé de l’illusion qui l’incitait à penser que son corps et lui-même ne faisaient qu’un. Il sait parfaitement qu’il n’est pas ce corps de matière, mais un fragment de Dieu, la Personne Suprême. Il n’a donc pas tendance à se réjouir lorsqu’il obtient quelque bienfait matériel ou à se lamenter lorsqu’il perd quelque chose lié au corps. Cette égalité d’esprit a pour nom sthira-buddhi, l’intelligence du vrai moi. Grâce à elle, l’être réalisé ne commet jamais l’erreur d’identifier l’âme au corps, pas plus qu’il ne croit le corps permanent et l’âme inexistante. Ce savoir l’élève jusqu’à la connaissance parfaite de la science de la Vérité Absolue, dans Ses aspects de Brahman, Paramātmā et Bhagavān. Il connaît sa propre nature et ne cherche donc pas vainement à devenir lui-même l’Absolu. C’est ce qu’on appelle la réalisation du Brahman, ou la réalisation du soi. Cette conscience inébranlable est la conscience de Kṛṣṇa.

Texte

bāhya-sparśeṣv asaktātmā
vindaty ātmani yat sukham
sa brahma-yoga-yuktātmā
sukham akṣayam aśnute

Synonyms

bāhya-sparśeṣu: au plaisir extérieur des sens; asakta-ātmā: celui qui n’est pas attaché; vindati: jouit; ātmani: dans le soi; yat: ce qui; sukham: du bonheur; saḥ: il; brahma-yoga: par la concentration sur le Brahman; yukta-ātmā: en union avec le soi; sukham: une félicité; akṣayam: incommensurable; aśnute: jouit de.

Translation

L’être libéré n’est pas soumis à l’attrait des plaisirs matériels car il trouve la béatitude en lui-même dans l’extase méditative. En se concentrant ainsi sur le Suprême, il goûte une félicité incommensurable.

Purport

Śrī Yamunācārya, un grand dévot du Seigneur, disait:

yad-avadhi mama cetaḥ kṛṣṇa-pādāravinde
nava-nava-rasa-dhāmany udyataṁ rantum āsīt
tad-avadhi bata nārī-saṅgame smaryamāne
bhavati mukha-vikāraḥ suṣṭhu niṣṭhīvanaṁ ca

« Depuis que j’ai adopté le pur service d’amour de Kṛṣṇa, j’éprouve une joie toujours nouvelle, et chaque fois qu’une pensée charnelle entre dans mon esprit, je crache dessus et mes lèvres grimacent de dégoût. »

Une personne pratiquant le brahma-yoga, la conscience de Kṛṣṇa, s’absorbe tellement dans le service d’amour du Seigneur que bien vite elle n’éprouve plus d’attrait pour les plaisirs de ce monde – dont le plus grand est le plaisir sexuel. Le désir de jouissance sexuelle dirige le monde, et nul matérialiste n’agit sans être motivé par lui. Cependant, le dévot, qui s’abstient de tout plaisir charnel, agit avec plus d’ardeur encore que le matérialiste. Tel est le critère de la réalisation spirituelle, qui exclut les plaisirs de la chair. Parce qu’il est une âme libérée, le dévot n’éprouve aucun attrait pour les plaisirs des sens, quels qu’ils soient.

Texte

ye hi saṁsparśa-jā bhogā
duḥkha-yonaya eva te
ādy-antavantaḥ kaunteya
na teṣu ramate budhaḥ

Synonyms

ye: ceux; hi: certes; saṁsparśa-jāḥ: par le contact avec les sens matériels; bhogāḥ: les plaisirs; duḥkha: malheur; yonayaḥ: sources de; eva: certes; te: ils sont; ādi: un début; anta: une fin; vantaḥ: sujets à; kaunteya: ô fils de Kuntī; na: jamais; teṣu: dans ceux-là; ramate: ne prend plaisir; budhaḥ: l’homme intelligent.

Translation

L’homme intelligent ne s’adonne jamais aux plaisirs que procure le contact des sens avec les objets des sens. Il ne s’y complaît point, ô fils de Kuntī, car s’ils ont un début, ils ont également une fin et sont porteurs de souffrance.

Purport

Les plaisirs matériels sont les fruits du contact des sens avec la matière et, comme le corps, sont temporaires. Or, l’âme libérée ne porte aucun intérêt à ce qui est éphémère. Ayant expérimenté des plaisirs purement spirituels, comment pourrait-elle se réjouir de plaisirs factices ? On lit dans le Padma Purāṇa:

ramante yogino ’nante
satyānande cid-ātmani
iti rāma-padenāsau
paraṁ brahmābhidhīyate

« Dieu, la Personne Suprême, la Vérité Absolue, porte le nom de Rāma, car Il prodigue à tous les spiritualistes une joie transcendantale infinie. »

Et dans le Śrīmad-Bhāgavatam (5.5.1):

nāyaṁ deho deha-bhājāṁ nṛ-loke
kaṣṭān kāmān arhate viḍ-bhujāṁ ye
tapo divyaṁ putrakā yena sattvaṁ
śuddhyed yasmād brahma-saukhyaṁ tv anantam

« Mes chers fils, dans cette forme humaine, il n’est nul besoin de peiner pour le plaisir des sens que partagent même les porcs, ces mangeurs d’excréments. Combien préférable, en cette vie, de faire pénitence pour se purifier et goûter en retour une félicité transcendantale illimitée. »

Les vrais yogīs, les spiritualistes accomplis, n’éprouvent aucun attrait pour les plaisirs des sens – cause de l’existence perpétuelle de l’être dans la matière. Car plus on s’attache aux joies matérielles, plus on s’enchaîne aux souffrances de ce monde.

Texte

śaknotīhaiva yaḥ soḍhuṁ
prāk śarīra-vimokṣaṇāt
kāma-krodhodbhavaṁ vegaṁ
sa yuktaḥ sa sukhī naraḥ

Synonyms

śaknoti: est capable; iha eva: dans le corps actuel; yaḥ: celui qui; soḍhum: de tolérer; prāk: avant; śarīra: le corps; vimokṣaṇāt: d’abandonner; kāma: le désir; krodha: et la colère; udbhavam: nés des; vegam: impulsions; saḥ: il; yuktaḥ: dans le yoga; saḥ: il; sukhī: heureux; naraḥ: l’être humain.

Translation

Celui qui, avant de quitter son corps, parvient à tolérer les impulsions des sens et à juguler la force de la concupiscence et de la colère, est bien situé. Il est heureux en ce monde.

Purport

Celui qui désire résolument progresser sur le sentier de la réalisation spirituelle doit s’efforcer de maîtriser les forces qu’exercent sur lui ses sens matériels, telles les impulsions de la parole, de la colère, du mental, des organes génitaux, de l’estomac et de la langue. On donne à celui qui parvient à leur résister le nom de svāmī, ou gosvāmī. Le gosvāmī vit de façon réglée et s’abstient de répondre aux puissants désirs des sens. Quand ils sont inassouvis, les désirs matériels engendrent la colère qui agite le mental, les yeux et la poitrine. Il faut donc apprendre à les contrôler avant que ne vienne le moment de quitter le corps. Celui qui y parvient atteint la réalisation spirituelle et connaît le bonheur qu’elle procure. Il va du devoir du spiritualiste de tout faire pour triompher de la convoitise et de la colère.

Texte

yo ’ntaḥ-sukho ’ntar-ārāmas
tathāntar-jyotir eva yaḥ
sa yogī brahma-nirvāṇaṁ
brahma-bhūto ’dhigacchati

Synonyms

yaḥ: celui qui; antaḥ-sukhaḥ: heureux de l’intérieur; antaḥ-ārāmaḥ: se réjouissant activement à l’intérieur; tathā: ainsi que; antaḥ-jyotiḥ: visant l’intérieur; eva: certes; yaḥ: quiconque; saḥ: il; yogī: un yogī mystique; brahma-nirvāṇam: la libération dans le Suprême; brahma-bhūtaḥ: ayant réalisé le soi; adhigacchati: atteint.

Translation

Celui dont l’activité, le bonheur et l’objectif sont purement intérieurs est un parfait yogī. Il est libéré dans l’Absolu et, à la fin, atteindra l’Absolu.

Purport

À moins de savoir goûter le bonheur intérieur, comment peut-on abandonner toute recherche des plaisirs superficiels extérieurs ? L’être libéré connaît, par expérience, le vrai bonheur. Aussi peut-il s’asseoir en silence n’importe où et jouir intérieurement des activités de la vie. Il ne recherche plus les joies matérielles extérieures. On appelle cet état le brahma-bhūta. Quiconque l’atteint est assuré de retourner à Dieu, en sa demeure éternelle.

Texte

labhante brahma-nirvāṇam
ṛṣayaḥ kṣīṇa-kalmaṣāḥ
chinna-dvaidhā yatātmānaḥ
sarva-bhūta-hite ratāḥ

Synonyms

labhante: obtiennent; brahma-nirvāṇam: la libération dans le Suprême; ṛṣayaḥ: ceux qui sont actifs à l’intérieur; kṣīṇa-kalmaṣāḥ: qui sont sans péché; chinna: ayant arraché; dvaidhāḥ: la dualité; yata-ātmānaḥ: qui cherchent à réaliser le soi; sarva-bhūta: pour tous les êtres; hite: dans des actes bienfaisants; ratāḥ: engagés.

Translation

Qui se trouve au-delà des dualités nées du doute, qui est affranchi du péché et travaille au bien de tous les êtres, qui oriente ses pensées vers l’intérieur, atteint la libération par la réalisation de l’Absolu.

Purport

Seul l’être qui est conscient de Kṛṣṇa – qui sait que Kṛṣṇa est la source de tout – agit pour le bien réel de tous les êtres. Car les souffrances de l’homme sont toujours dues à l’oubli que Kṛṣṇa est le bénéficiaire, le possesseur et l’ami suprêmes. Le plus grand bienfait que l’on puisse apporter à l’humanité, c’est de raviver en elle cette conscience perdue. Or, seul un être libéré conscient de l’Être Suprême peut dispenser un tel bienfait. Affranchi de tous les péchés, il ne doute pas de la suprématie de Kṛṣṇa et a atteint le stade du pur amour de Dieu.

En veillant au seul bien-être physique des hommes, on ne leur apportera jamais une aide réelle, car un soulagement temporaire du corps et du mental demeurera toujours insatisfaisant. Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés ne surviennent que parce que nous oublions que nous sommes intimement liés au Seigneur Suprême. En recouvrant cette relation, nous parviendrons véritablement à la libération, même enfermés en ce corps.

Texte

kāma-krodha-vimuktānāṁ
yatīnāṁ yata-cetasām
abhito brahma-nirvāṇaṁ
vartate viditātmanām

Synonyms

kāma: des désirs; krodha: et de la colère; vimuktānām: pour ceux qui sont libérés; yatīnām: pour les saints hommes; yata-cetasām: qui sont parfaitement maîtres de leur mental; abhitaḥ: assurée dans un futur proche; brahma-nirvāṇam: la libération dans le Suprême; vartate: est là; vidita-ātmanām: pour ceux qui ont réalisé le soi.

Translation

La libération dans l’Absolu est très proche pour l’être ayant réalisé son identité spirituelle, et qui, maître de lui, libre de la colère et du désir matériel, s’efforce toujours d’atteindre la perfection.

Purport

D’entre tous les sages qui s’efforcent avec constance d’atteindre le salut, le dévot de Kṛṣṇa est le plus élevé, ainsi que le confirme le Śrīmad-Bhāgavatam (4.22.39):

yat-pāda-paṅkaja-palāśa-vilāsa-bhaktyā
karmāśayaṁ grathitam udgrathayanti santaḥ
tadvan na rikta-matayo yatayo ’pi ruddha-
sroto-gaṇās tam araṇaṁ bhaja vāsudevam

« Essayez seulement d’adorer Vāsudeva, le Seigneur Suprême, en Le servant avec amour et dévotion. Les plus grands sages ne parviennent pas à maîtriser leurs sens avec autant de force que ceux qui ont goûté au plaisir transcendantal que l’on éprouve en servant les pieds pareils-au-lotus du Seigneur, déracinant ainsi le désir fortement ancré de jouir des fruits de l’acte. »

Le désir de jouir des fruits de l’acte est si profondément ancré en l’âme conditionnée que les grands sages eux-mêmes, en dépit d’efforts considérables, ont du mal à le déraciner. Le dévot du Seigneur, par contre, parce qu’il sert constamment Kṛṣṇa avec amour et dévotion, parce qu’il est pleinement réalisé, obtient rapidement la libération suprême. Cette connaissance parfaite de la réalisation de soi lui permet de toujours rester en samādhi (extase méditative). Un passage des Écritures illustre bien ce procédé:

darśana-dhyāna-saṁsparśair
matsya-kūrma-vihaṅgamāḥ
svāny apatyāni puṣṇanti
tathāham api padma-ja

« Le poisson, la tortue et l’oiseau font éclore leurs œufs qui en les regardant, qui en méditant sur eux, qui en les touchant. C’est aussi ce que je fais, ô Padmaja. »

Le poisson fait éclore ses œufs simplement en les regardant, et la tortue, simplement en méditant sur eux. Elle pond ses œufs dans le sable puis retourne à l’océan pour méditer sur sa progéniture. Il en est ainsi du dévot qui est en mesure d’atteindre le royaume du Seigneur – bien qu’il en soit fort éloigné – par sa méditation constante et son action dans la conscience de Kṛṣṇa. Parce que toujours il s’absorbe dans l’Absolu, il n’est plus affecté par les souffrances matérielles. Il connaît l’état que l’on appelle le brahma-nirvāṇa.

Texte

sparśān kṛtvā bahir bāhyāṁś
cakṣuś caivāntare bhruvoḥ
prāṇāpānau samau kṛtvā
nāsābhyantara-cāriṇau
yatendriya-mano-buddhir
munir mokṣa-parāyaṇaḥ
vigatecchā-bhaya-krodho
yaḥ sadā mukta eva saḥ

Synonyms

sparśān: les objets des sens (le son, par exemple); kṛtvā: gardant; bahiḥ: externes; bāhyān: inutiles; cakṣuḥ: les yeux; ca: aussi; eva: certes; antare: entre; bhruvoḥ: les sourcils; prāṇa-apānau: les airs ascendant et descendant; samau: en suspension; kṛtvā: gardant; nāsa-abhyantara: dans les narines; cāriṇau: soufflant; yata: maîtrisés; indriya: les sens; manaḥ: le mental; buddhiḥ: l’intelligence; muniḥ: le spiritualiste; mokṣa: à la libération; parāyaṇaḥ: étant destiné; vigata: ayant rejeté; icchā: les désirs; bhaya: la peur; krodhaḥ: la colère; yaḥ: celui qui; sadā: toujours; muktaḥ: libéré; eva: certes; saḥ: il est.

Translation

Fermé aux objets des sens, fixant son regard entre les sourcils et immobilisant dans ses narines les airs ascendant et descendant, le spiritualiste en quête de la libération qui a ainsi maîtrisé les sens, le mental et l’intelligence s’affranchit du désir, de la colère et de la peur. Qui demeure en cet état est certes libéré.

Purport

Dès qu’on adopte la conscience de Kṛṣṇa, on prend conscience de son identité spirituelle. Puis, par la pratique du service de dévotion, on développe la connaissance du Seigneur Suprême. Et quand on est bien établi dans le service de dévotion, on atteint l’état transcendantal qui permet de voir le Seigneur en chacun de ses actes. C’est ce qu’on appelle la libération dans l’Absolu.

Après avoir expliqué ce principe de libération par réalisation de l’Absolu, Kṛṣṇa enseigne à Arjuna comment on peut y arriver par la pratique de l’aṣṭāṅga-yoga, qui comporte huit phases – yama, niyama, āsana, prāṇāyāma, pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna et samādhi. La pratique de ce yoga n’est en cette fin de chapitre que succinctement évoquée, mais sera détaillée dans le prochain chapitre.

On doit s’exercer au pratyāhāra, c’est-à-dire éloigner les sens de leurs objets (le son, le toucher, la forme, le goût et l’odeur) pour ensuite fixer le regard entre les sourcils et se concentrer, paupières mi-closes, sur l’extrémité du nez. Il ne faut ni fermer complètement les yeux, pour ne pas somnoler, ni les laisser complètement ouverts, au risque d’être à nouveau attiré par les objets des sens. La respiration doit être restreinte au niveau des narines, par une technique qui consiste à neutraliser dans le corps les airs ascendant et descendant. Ce yoga permet de maîtriser les sens en les écartant de leurs objets, et de se préparer à la libération dans l’Absolu.

Il permet donc de s’affranchir de la colère et de la peur et de percevoir au niveau transcendantal la présence de l’Âme Suprême. Mais comme on le verra en détail dans le chapitre suivant, le moyen le plus simple de suivre les principes du yoga, c’est d’appliquer la méthode de la conscience de Kṛṣṇa. Elle est beaucoup plus efficace pour contrôler ses sens que celle de l’aṣṭāṅga-yoga, car le dévot étant constamment absorbé dans le service de dévotion, il n’y a aucun risque que ses sens se dispersent.

Texte

bhoktāraṁ yajña-tapasāṁ
sarva-loka-maheśvaram
suhṛdaṁ sarva-bhūtānāṁ
jñātvā māṁ śāntim ṛcchati

Synonyms

bhoktāram: le bénéficiaire; yajña: des sacrifices; tapasām: et des pénitences et austérités; sarva-loka: de toutes les planètes et de tous les devas qui y résident; maha-īśvaram: le Seigneur Suprême; su-hṛdam: le bienfaiteur; sarva: de tous; bhūtānām: les êtres; jñātvā: sachant cela; mām: Moi (Śrī Kṛṣṇa); śāntim: le soulagement des souffrances matérielles; ṛcchati: obtient.

Translation

Parce qu’il Me sait le bénéficiaire ultime de tous les sacrifices et de toutes les austérités, le Souverain Suprême de toutes les planètes et de tous les devas, l’ami et bienfaiteur de tous les êtres, l’être pleinement conscient de Ma personne échappe aux souffrances matérielles et connaît dès lors la paix.

Purport

Les âmes conditionnées, emprisonnées dans les serres de l’énergie illusoire, désirent toutes avec ardeur trouver la paix en ce monde, mais ignorent les conditions requises pour l’obtenir. La Bhagavad-gītā nous en donne le secret: reconnaître Kṛṣṇa comme le bénéficiaire de toutes les activités humaines. L’homme doit tout sacrifier au service transcendantal du Seigneur, car toutes les planètes et leurs dirigeants, les devas, Lui appartiennent. Aussi les Védas (Śvetāśvatara Upaniṣad 6.7) déclarent-ils: tam īśvarāṇāṁ paramaṁ maheśvaram. Personne ne Lui est supérieur. Il surpasse même Brahmā et Śiva, les plus grands des devas.

Sous l’emprise de l’illusion, les êtres distincts cherchent à se rendre maîtres de tout ce qui les entoure, alors qu’en réalité, l’énergie matérielle, l’énergie inférieure du Seigneur, les domine entièrement. Le Seigneur règne sur la nature matérielle, quand toutes les âmes conditionnées sont assujetties à ses lois rigoureuses. À moins de comprendre ces vérités fondamentales, on ne peut connaître la paix, tant individuellement que collectivement. La paix parfaite ne s’obtient que par le complet développement de la conscience de Kṛṣṇa. Et être conscient de Kṛṣṇa, c’est d’abord avoir compris que Kṛṣṇa est le maître absolu, et que tous les êtres distincts, y compris les puissants devas, Lui sont subordonnés.

Ce cinquième chapitre expose de façon pratique la conscience de Kṛṣṇa, qu’on connaît également sous le nom de karma-yoga. La question des jñānīs, à savoir comment atteindre la libération par la pratique du karma-yoga, y trouve une réponse. Les actions accomplies dans le cadre de la conscience de Kṛṣṇa – en ayant parfaitement conscience de la suprématie du Seigneur – et le savoir transcendantal sont de nature identique. De fait, le jñāna-yoga mène au bhakti-yoga, la pure conscience de Kṛṣṇa.

L’homme conscient de Kṛṣṇa agit en ayant connaissance de la relation qui l’unit au Seigneur. Sa conscience ne sera pleinement épanouie que lorsqu’il connaîtra parfaitement Kṛṣṇa, Dieu, la Personne Suprême. L’âme pure, en tant que partie intégrante et fragment de Dieu, est Son éternelle servante. Mais dès qu’elle entre en contact avec māyā, la nature matérielle illusoire, à cause de son désir de domination, elle s’expose à maintes souffrances. Et tant que ce contact avec la matière se poursuit, l’âme agit en fonction de ses besoins matériels.

La pratique de la conscience de Kṛṣṇa, parce qu’elle éveille notre conscience spirituelle, nous permet de vivre une vie spirituelle au cœur même de la matière. Et plus on progresse dans cette voie, plus on se libère des griffes de la matière.

Le Seigneur est impartial. Tout dépend du bon accomplissement de ses devoirs dans la conscience de Kṛṣṇa, qui aident à maîtriser les sens et à vaincre les influences de la convoitise et de la colère. En dominant ses passions, on préserve sa conscience de Kṛṣṇa et on se maintient au niveau transcendantal appelé brahma-nirvāṇa. La conscience de Kṛṣṇa intègre automatiquement le yoga en huit phases, car elle conduit au but ultime. On peut s’élever graduellement par la pratique de yama, niyama, āsana, prāṇāyāma, pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna et samādhi, mais ces huit étapes ne sont qu’un prélude à la perfection suprême, perfection atteinte par la pratique du service de dévotion, qui seul peut donner la paix à l’homme.

Ainsi s’achèvent les teneurs et portées de Bhaktivedanta sur le cinquième chapitre de la Śrīmad Bhagavad-gītā traitant du karma-yoga, l’action dans la conscience de Kṛṣṇa.